Aujourd’hui, Raphaëlle termine un long cycle de transformation…
Échec ? Succès ?
Qu’a-t-elle perdu ? Qu’a-t-elle gagné ?
Est-ce que cela en valait la peine ?

 

Je connais Raphaëlle depuis de nombreuses années, plus de 20 ans maintenant. Et quand je l’ai connue, elle s’appelait Marc.
Marc venait de se marier et était jeune papa, très amoureux de sa femme et fou de son premier né.
Enfin, c’est ce que je voyais à l’époque …

Elle m’a fait l’immense honneur de me raconter ce long chemin de son point de vue intérieur.
Alors, ce cadeau qu’elle m’a fait, je te le remets à mon tour, dans toute son authenticité et sa préciosité. Lectrice, lecteur, reçois-le avec attention et fais-en bon usage.

Au début de notre entretien, j’ai demandé à Raphaëlle de me donner les grands jalons temporels de son passage d’un statut d’homme à un statut de femme. Elle l’a fait en partant du présent et en remontant dans le passé.

Voici le calendrier de sa transformation :

• Janvier 2018 : opération de réassignation, correction du corps
• Juillet 2017 : changement administratif d’identité. Jugement administratif reçu en juillet 2017, changement de genre et changement de prénom.
• Avril 2017 : dépôt de la 1ere demande au tribunal. La précédente avait été rejetée précédemment car l’administration exigeait une autorisation écrite de l’épouse et des enfants de Raphaëlle
• Mars 2015 : début de l’hormonothérapie – début du suivi psychiatrique dans le cadre d’une possible réassignation.
• 2004 : déclenchement de son interrogation sur son identité et son genre
• 1972 : début d’une longue interrogation sur elle-même.


 

Partie I : Où tout commence…

 

En 1972, tu avais quel âge ?

J’avais 3 ans.

Oh ! C’est vrai ?

Oui, 3 ou 4 ans. Mes plus vieux souvenirs remontent à cette période-là. Peut-être 5 ans. Je n’ai pas de période précise mais c’était de toute façon très très jeune. La prise de conscience de toute cette interrogation s’est faite à 40 ans.
J’ai eu plein d’évènements dans ma vie d’enfant, d’ado, de jeune adulte qui se sont produits mais je ne les expliquais pas tant que je n’avais pas le recul pour cela.
C’est une fois que tu as pris conscience du pourquoi et du comment, que tu expliques ce qui s’est passé avant. Je n’étais pas dans la position d’un enfant qui depuis toujours aurait exprimé de façon explicite, de façon drastique une situation d’opposition au genre assigné. Il y a des enfants qui à 3 ans disent : « Non, je ne suis pas une petite fille!  Je suis un garçon ». Ils ont une idée très claire de la personne qu’ils sont.
Moi, c’était plutôt un trouble. C’est pour ça que la prise de conscience a été tardive.
Du coup, durant la vie d’adulte, tu peux être perçu différemment par rapport au genre. Être vu comme un homme sensible, avoir une certaine féminité qui transpire dans la relation aux autres, dans ton approche de la vision du monde… Quelque chose à l’opposé de la vision macho, hyper masculine. Ça peut transpirer car naturellement tu laisses exprimer cette féminité plus que de mesure, plus que ce que voudrait voir la société, et cela de façon totalement incontrôlée. Ça a engendré le fait que les autres me percevaient avec un caractère qui n’est pas entier, qui n’est pas le caractère classique, traditionnel qu’on peut associer à un garçon ou qu’on peut associer à une femme.

Donc, tu as eu un ressenti très précoce et une prise de conscience qui s’est construite au fur et à mesure ?

Oui, mais dans l’interrogation à travers la sexualité.

C’était ça le révélateur ?

En fait je ne connaissais pas la transsexualité. Je l’ai découverte il y a 15 ans quand j’ai commencé à m’interroger. Ça n’existait pas pour moi et le seul type de « désordre » que je connaissais c’était l’homosexualité, une définition qui ne me correspondait pas, même si aujourd’hui je suis homosexuelle !

Oui, parce que tu es une femme et tu as une amie !

Oui, c’est ça. Alors que en tant qu’homme, je n’étais pas amoureux d’hommes.

Tu aimes les femmes.

J’aime les femmes, depuis toujours. Et c’est ça qui était troublant.
Ne connaissant que l’homosexualité comme une orientation différente de la « normalité » hétérosexuée inculquée, je ne comprenais pas mon trouble. Je ne répondais pas aux critères de l’homosexuel, mais je ne savais pas quel était mon ressenti. Je ne le comprenais aucunement. Ma période de travestissement a été comme un exutoire pour l’expression de ma féminité. Mais cette exhibition du féminin n’était pas un jeu sexuel comme on peut l’associer traditionnellement.  Pour une personne travestie, il a un caractère sexuel sous-jacent. C’est un effet momentané qui s’éteint lorsque la personne a joui de la situation, physiquement, psychologiquement. Après cela, elle redevient elle-même. C’est un jeu, plus ou moins long. Elle reprend le genre qu’on lui a assigné.
Pour moi, le travestissement, c’était l’expression du féminin. Là où j’ai commencé à me dire « Il y a un souci » c’est quand le féminin devenait pour moi une chose naturelle et que redevenir garçon, reprendre une image masculine, c’était remettre un masque. Alors que le travestissement, c’était abattre les masques.
C’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à prendre conscience qu’il y avait vraiment quelque chose qui n’allait pas, qui ne me correspondait nullement.

J’ai commencé à me renseigner sur mon trouble et j’ai commencé à l’assumer au décès de mon frère. Je me suis dit « la vie est courte ». Il est décédé bêtement à 22 ans, d’un accident de la route.

J’ai pleinement mesuré que la vie peut être très courte. Alors, où en étais-je dans la mienne par rapport à ce trouble ? La grande difficulté, à cette étape de ma vie, concernait les engagements de vie importants que j’avais choisi et certains « par défaut ». J’avais une vie maritale avec deux enfants en très bas âge. Il allait falloir gérer cette situation, il fallait assumer ces engagements tout en me préparant un avenir très personnel et ses conséquences.

Je crois que dans une vie d’adulte, il y a plusieurs niveaux de relations : le niveau  personnel, le niveau familial proche, le niveau familial plus élargi, le niveau des amis, les fréquentations au sens large, celles de ton univers professionnel, puis les autres, le niveau public, extérieur. Il y a donc différents cercles progressifs qui partent de toi et s’éloignent de toi.
Je me suis rendu compte au fur et à mesure, avec l’évolution que plus les cercles sont éloignés et plus c’est facile de s’assumer. Plus c’est proche de toi et plus c’est difficile. De façon étonnante, dans mon cas, ce sont les cercles extérieurs qui ont été au courant les premiers.

Ah oui ?

Oui, parce que j’ai commencé à m’assumer en public mais pas à la maison.
A la maison, j’étais un papa différent. Je pouvais porter des chemisettes féminines ou des choses comme ça, mais ça n’allait pas beaucoup plus loin. Je n’ai pas pu m’affirmer même si il y avait un côté plus féminin exprimé à l’intérieur de la cellule familiale (port de nuisette par exemple) mais sans plus, alors qu’à l’extérieur, je pouvais l’affirmer. Au travers du travestissement. Le fait d’assumer ma vraie identité est venu très tardivement, fin 2014, début 2015, juste avant l’hormonothérapie.

J’ai mis finalement 10 ans à finaliser ma construction intérieure, à réfléchir sur moi-même et à gérer mon projet de transition, d’affirmation sur tous les axes qu’on puisse imaginer, intérieur, professionnel, familial, extérieur.


Le mois prochain :

  • Quelles ont été les étapes importantes pendant ces 10 années où tu as préparé tout ça, un peu toute seule j’imagine ?
  • Quels ont été pour toi les déclencheurs importants et les étapes importantes que tu as identifiés pendant ces 10 ans ? Parce que c’est après que tout a émergé. Là, c’était la partie immergée de l’iceberg !

Prochain épisode : Les engrenages se mettent en route !

Sortir de l’impasse ? Oui, mais comment ?

Stéphanie

Écrivaine d'un monde qui se libère "Forger la liberté par l'expérimentation !"

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