Aujourd’hui, Raphaëlle termine un long cycle de transformation…
Échec ? Succès ?
Qu’a-t-elle perdu ? Qu’a-t-elle gagné ?
Est-ce que cela en valait la peine ?
Dans ce deuxième épisode, Raphaëlle nous explique sa sortie de l’impasse …

 

Quelles ont été les étapes importantes pendant ces 10 années où tu as préparé tout ça ? Un peu toute seule j’imagine ! 

Quels ont été pour toi les déclencheurs importants et les étapes importantes que tu as identifiés pendant ces 10 ans ? Parce que c’est après que tout a émergé. Là, c’était la partie immergée de l’iceberg !

Oui, c’est la partie immergée qui a été la plus longue.
Le premier déclencheur, c’est le décès de mon frère.
Ensuite, trouver les informations pour me définir. Identifier ce qu’était la transidentité. Ça a mis quand même un certain temps.
C’est le temps de répondre à cette question « Qu’est-ce qui cloche chez moi ? » Quand j’ai su ce qu’était la transidentité, j’ai pu me baser sur une définition et faire mon introspection. Ça m’a pris 3 ans.
J’ai su que je n’étais pas masculin en regardant factuellement ce qu’on attribuait au genre féminin. J’ai pris conscience que ces critères me correspondaient et que je ne répondais pas au genre masculin.Évidemment, ça vient toujours d’une perception sociale du genre, c’est ça tout le problème !

Un jour, quand j’ai fait une présentation de mon vécu, une fille m’a demandé « Mais qu’est-ce qui fait que vous êtes une femme ? »

Et j’ai répondu par la même question « Mais et vous, qu’est-ce qui fait que vous êtes une femme ? Qu’est-ce qui vous fait dire que vous êtes une femme ? » C’est bien une perception, une certaine sensibilité au regard des règles sociales, parce que finalement, homme ou femme, on est tous des individus et c’est bien la société qui nous fait dire: « tu es un homme » ou « tu es une femme ». Pour moi, même le côté sexuel, la reproduction, sont encore une approche sociale du genre, parce que finalement, il y a deux individus, un homme, une femme, mâle et femelle et tous les deux sont reproducteurs. C’est juste quelques caractéristiques sociales qui vont faire qu’on va te classer comme un homme ou une femme. Ça reste un point de vue social. Si tu es seul.e sur une île, tu te fiches de savoir si tu es un homme ou une femme, tu es un individu, un être avec des capacités.

 

Masculin Féminin

Dans nos sociétés, on ne vit qu’à travers le regard social.

Donc, au final, ma sensibilité m’a fait dire que j’étais une femme et que je ne répondais pas aux critères masculins par différents éléments : mes goûts vestimentaires, ma vision du monde, pas testéronée pour deux sous, ma recherche de la négociation, mon approche relationnelle plus positive, moins frontale. Même si ce dernier point ne caractérise pas forcément un côté purement féminin :  certaines femmes sont très frontales et certains hommes ont une approche beaucoup plus douce.
Ça reste très difficile à dire.

C’est toute ton introspection qui t’a permis de dire ça…
Tu l’as faite seule ?

Oui, je l’ai faite seule, car je me suis construite au fur et à mesure. J’ai essayé de trouver les réponses au pourquoi je pensais telle chose ou pourquoi je réagissais de telle manière. Et quand j’ai trouvé la définition de la transidentité, ça m’a beaucoup aidée. Je corresponds plus à ce modèle là qu’à celui de l’hétérosexualité et du genre qu’on m’a assigné. Auparavant, j’étais encore dans le trouble de la confusion entre sexualité et genre, d’autant plus que ma sexualité n’expliquait pas mon genre, au contraire ! J’avais une perception féminine de quelqu’un qui aime les femmes !

Donc, sexuellement, j’étais bien ! J’avais les attributs pour plaire au plus grand nombre de femmes, en tant qu’homme ! Que du bonheur !
Alors, le fait de s’affirmer en tant que femme et en plus d’avoir une relation féminine … c’était compliqué.
Je l’ai minimisé pendant toute ma phase de transition jusqu’au moment où je me suis dit « Ouf, c’est fini et je peux m’affirmer sexuellement ». L’autre raison pour laquelle j’ai minimisé cette partie en moi, c’est que je devais être conforme au protocole administratif dans lequel on te fait rentrer et le justifier !

Ah bon, ça aurait posé problème, un homme qui veut devenir une femme et qui aime les femmes ?

Disons que les médecins aiment bien savoir pourquoi tu veux une opération aussi lourde et irréversible. Dans leur tête et leur logique : « C’est pour être avec une femme ? Ah, ce serait plus pratique un homme … »
Donc, tu le tais, tu l’affirmes après, pas avant ! Sinon, tu ne peux pas justifier de l’opération à leurs yeux. Ils tiennent l’épée de Damoclès, tu es obligée de taire un certain nombre de choses, tu es obligée de naviguer dans les eaux de l’administration.

D'un homme à une femme

D’accord ! Donc ton frère puis l’introspection…Ensuite que s’est -il passé ?

Ensuite, il fallait trouver comment mettre cette transition en œuvre.
Les enfants grandissaient, la vie de couple continuait à évoluer. Professionnellement, j’avais une vie bien engagée et plutôt bien réussie jusque-là. Ça faisait beaucoup de choses à remettre en cause…

Tu as mené une profonde réflexion et tes compétences de chef de projet t’ont bien aidées par rapport à cela.
Alors, explique-nous comment tu as mis en œuvre ce projet de plusieurs années pour arriver à l’aboutissement de ta transformation.

Comme dans tout projet, il faut pouvoir décrire son monde parfait, son monde Bisounours, celui vers lequel on veut aller. A partir de là, on va définir l’ensemble des étapes nécessaires, les points d’arrêt, de réflexion, pour passer à la phase suivante, pour construire et consolider.
A partir de ce monde de Bisounours, tu définis tes priorités.
Ce que j’ai fait pour ma vie future. Qu’est-ce qui était important pour moi ? Qu’est-ce qui était important mais que je m’autorisais à perdre ? Qu’est-ce que j’étais prête à perdre dans ce changement ? Quelles étaient les choses que je tenais absolument à conserver ?

Il s’est avéré que ma priorité n°1 c’était mes enfants.

Le rôle de parent est quelque chose qui me construit en tant qu’adulte. Je dis bien « parent » et pas papa ou maman, car ce serait donner une connotation sexuelle à un rôle d’éducation. L’engagement de l’éducation est à attribuer aux deux parents. Quel que soit le genre que je voulais me donner, mon engagement vis à vis de mes enfants était plein et entier. Donc ça, c’était la condition sine qua non. C’est un critère qui aurait pu ralentir, voire arrêter temporairement mon cheminement. Ça l’aurait mis à l’arrêt mais je ne serais quand même pas revenue en arrière. Le facteur qui aurait pu le mettre entre parenthèses aurait été la maturité et la perception des enfants vis à vis de mon cheminement.

C’était le facteur n° 1.
Si ça avait mis en difficulté les enfants, j’aurais fait autrement. J’ai eu la chance d’avoir toujours une ouverture importante vis à vis des enfants dans leur éducation, une approche qui ne masque rien. Je réponds aux questions des enfants, dans la limite de leur capacité à comprendre les réponses. Je n’ai jamais répondu « non » ou « ce n’est pas ton problème » ou « tu comprendras plus tard ». J’ai toujours apporté une réponse.

Je me souviens de la réflexion d’un de mes enfants, un jour où je prenais ma moto chaussée d’escarpins.
Elle m’a regardé et m’a dit « Mais, papa, pourquoi tu portes des chaussures de femme à talons ? » Tout ça à 8 h avant l’école ! Il fallait que je trouve une réponse et j’ai dit « Parce que j’aime ça ! ».
Elle avait 7 ou 8 ans et elle m’a dit « Ah d’accord » puis « Mais les garçons ça ne porte pas de chaussures de femmes »…
Mince, deuxième réponse à trouver ! Je lui ai dit « Qu’est-ce qui selon toi peut empêcher quelqu’un de porter quelque chose qu’il aime ? »
Elle a réfléchi longuement puis « Ben rien ».
« Ben voilà. On est libre de faire ce qu’on veut. Il y a des gens qui aiment et des gens qui n’aiment pas. Bien sûr, il y a des choses qu’on ne peut pas faire car on doit respecter les lois pour vivre en société mais il y a des choses pour lesquelles on fait ce qu’on veut et ce qui nous plait tant que ça ne met pas en danger les autres ».
« Ah oui, d’accord » a-t-elle dit. Et elle a accepté.

Si tu veux, cette ouverture m’a permis d’être plus moi-même. Je me suis permis de me maquiller, de m’habiller de façon plus féminine. Mes enfants ont eu l’habitude de me voir autrement, d’avoir un papa différent. Même si je n’étais pas encore dans l’affirmation complète de mon identité. Et quand ils avaient des questions, ils avaient des réponses. C’était important de savoir comment répondre aux enfants et de leur permettre d’avoir l’esprit bien ouvert. Assez ouvert pour que si j’avais un jour quelque chose de grave à leur dire, ils ne soient pas dans la culpabilisation envers eux-mêmes ou envers moi. Je voulais qu’ils restent dans la réflexion et la construction, en ayant été habitués à poser des questions et à recevoir des réponses. L’éducation qu’on leur a apportée, leur mère et moi, a permis de pouvoir discuter avec eux sans tabou.

Mais évidemment ça a pris du temps ! Car tu ne peux toi-même apporter des réponses à leurs questions qu’à partir du moment où tu as toi-même résolu la question. 

Face à la forêt...

J’imagine que c’est un peu ce qui peut se passer avec les autres personnes ? 

C’est effectivement un peu le même problème avec ceux qui t’accompagnent dans la transition. Ils te découvrent différent.e à un moment donné et ils te font alors le reproche « Mais tu aurais pu nous le dire plus tôt !»
Mais en fait non, quand tu ne sais pas qui tu es toi-même, tu ne peux pas dire aux autres ce qui ne va pas, puisque tu ne le sais pas ! Donc, tu ne peux pas demander aux autres de t’accompagner sur un problème que tu ne sais pas toi-même définir !

Tu te construis au fur et à mesure. Une réponse amène deux autres questions et ça s’enchaine. C’est comme l’arbre qui cache la forêt. Tu es face à un tronc. Tu l’abats mais tu ne vois pas qu’il y a une forêt derrière. Et si on te demande au milieu de la forêt quelle est la taille de la forêt, tu ne sais pas ! C’est une fois que tu as abattu tous les arbres que tu connais la réponse. Dans la phase de transition, on est dans ce mode-là.

C’est quand tu peux répondre toi-même à toutes tes questions, que les autres commencent à percevoir le changement. Mais c’est trop tard, tu as déjà fait tout le travail. Pour toi, c’est déjà du passé, l’affaire est résolue, alors que pour eux c’est tout neuf. Ils se trouvent devant le changement et le fait accompli. Les autres, mes proches, ont eu un an ou deux pour avaler ce que moi j’ai fait en 15 ans. Toi, tu es à l’arrivée, eux, ils sont en train de commencer les premières étapes. Et au début, ils veulent te faire revenir en arrière, alors que tu es déjà bien loin.

C’est toute la difficulté de se construire en étant isolé.e du monde. J’ai ressenti que je ne pouvais pas demander l’aide d’autrui sans être claire, nette, sûre de moi. Donc, j’ai géré cela à la manière d’un projet informatique, avec des contraintes, des aboutissements, une vision des choses et des étapes. Déformation professionnelle sans doute ! Mais bien utile …


Le mois prochain :

  • Qu’est-ce qui a été le déclencheur de ton éclosion ? Qu’est ce qui fait que tu as pu t’affirmer, dire à ton environnement proche ce qui se passait ?
  • Quelles pertes et quels gains pour toi ? Quel bilan tires-tu aujourd’hui de ta transformation ?

Prochain et dernier épisode : L’éclosion

Qu’est-ce qu’elle perd, qu’est-ce qu’elle gagne ? Jeu à somme nulle ou …

Stéphanie

Écrivaine d'un monde qui se libère "Forger la liberté par l'expérimentation !"

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